Y a du bio dans le gaz

Produit à partir de déchets biodégradables, le biométhane émet cinq fois moins de gaz à effet de serre que le gaz fossile. Utilisable pour le chauffage, la cuisine ou comme carburant, cette énergie verte est également génératrice d’emplois non délocalisables.

Un gaz renouvelable, issu de ressources inépuisables, est-ce possible ? Parfaitement. Le biométhane peut servir à nous chauffer, cuisiner, produire de l’électricité ou faire rouler nos voitures. Comment le produire ? Par la méthanisation, seule technique mature aujourd’hui. Il s’agit de collecter de la matière organique issue des déchets ménagers ou de restauration, des supermarchés ou collectivités (restes de repas, pelures de fruits et légumes, tontes de jardins…), des déchets de l’agro-industrie (graisses d’abattoirs, lactosérum, drêches de brasserie…), de l’agriculture (lisier, fumier, résidus de cultures…) ou encore des boues d’épuration… Celle-ci est ensuite chauffée dans une cuve fermée. Les matières fermentent jusqu’à produire du biogaz – contenant plus de 50 % de méthane, mais aussi du CO2 ou de l’eau – et un résidu appelé digestat.

Le biogaz peut alimenter un moteur de cogénération pour produire chaleur et/ou électricité. Purifié et odorisé, il prend le nom de biométhane et peut être injecté dans le réseau de distribution de gaz. Cette pratique, autorisée depuis 2011, croît très vite. Il existait 26 sites d’injection fin 2016, contre 17 un an plus tôt. Fin juin 2017, on en comptait neuf de plus, portant à 35 le nombre de sites, pour une capacité maximale de production de 533 GWh/an (+ 30 % par rapport à fin 2016).

Les pouvoirs publics voient moult avantages dans le gaz vert «made in France» : baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES), meilleure gestion des déchets, moindre dépendance du pays aux importations, complément de revenus pour les agriculteurs, création d’emplois… La filière biométhane pourrait créer «de 2 000 à 3 000 emplois directs non délocalisables à l’horizon 2020», estiment plusieurs gros acteurs, dont GRDF, le principal distributeur de gaz en France.

100 % de biogaz en 2050 ?

La filière étant jeune, le coût de production reste élevé (quatre à cinq fois le coût du gaz fossile importé). Pour l’aider à décoller, l’Etat assure aux producteurs de biométhane (agriculteurs, industriels, collectivités…) la vente de leur gaz à un tarif avantageux, garanti pour quinze ans. La loi fixe, elle, un objectif de 10 % de gaz renouvelable consommé en 2030. Mais d’ici à 2050, les déchets méthanisables pourraient fournir 56 % du gaz circulant dans le réseau national, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), voire 73 % selon GRDF. Et le cabinet d’experts Solagro étudie comment atteindre 100 % de gaz renouvelable en 2050 en France. Pas si irréaliste : à partir de 2020-2030, il sera possible de produire du biométhane à partir de biomasse sèche (notamment de bois, par gazéification), de micro-algues ou d’électricité d’origine renouvelable (méthanation).

La demande commence à suivre. En 2016, le biométhane représentait à peine 0,05 % de la consommation française de gaz. Mais il s’agissait d’un bond de 146 % sur un an. Les consommateurs de gaz vert restent essentiellement des collectivités et entreprises. Et son principal usage est le biométhane carburant (BioGNV). La ville de Lille fait rouler ses bus avec du gaz renouvelable produit à partir des biodéchets collectés auprès des ménages, espaces verts et cantines. Paris, où une ligne de bus roule déjà avec ce carburant, a lancé en mai la collecte des déchets alimentaires des particuliers, pour produire compost et biogaz. L’accès des véhicules polluants aux centres-villes devenant un casse-tête, nombre de transporteurs routiers, mais aussi Ikea, Monoprix, Picard ou Biocoop, font carburer leurs flottes de camions au BioGNV. Idem pour Carrefour : fin 2017, le groupe aura ouvert neuf stations-service biométhane permettant à 200 camions de livrer 250 magasins à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux et Lille. Bourg-en-Bresse (Ain) chauffe une partie de ses bâtiments municipaux au gaz renouvelable. Cofely (filiale d’Engie) en achète pour alimenter son réseau de chaleur à Outreau (Pas-de-Calais)… Et le marché s’ouvre depuis peu aux particuliers, avec des offres des fournisseurs ekWateur, Direct Energie ou Enercoop (cette dernière est prévue pour 2019).

Pour le consommateur, nul besoin de changer d’installation, et le gaz vert ne coûte pas forcément plus cher. Un mécanisme de compensation dédommage les fournisseurs de gaz du surcoût engendré par l’achat de biométhane aux producteurs. Et, depuis le 1er janvier, les consommations de biométhane pour des usages hors carburant sont exonérées de la taxe intérieure de consommation sur le gaz naturel (TICGN). «Ce gaz sera donc même moins cher pour les particuliers qui voudront en utiliser pour leur chaudière, par exemple», assure Christophe Bellet, de GRDF.

Frilosité des banques

Mais est-il vraiment écolo ? Oui, à condition d’éviter certains écueils. Il émet cinq fois moins de GES que le gaz fossile. Le BioGNV permet de diminuer ces émissions de 80 à 95 % par rapport à l’essence et au diesel et rejette jusqu’à 90 % d’oxydes d’azote de moins que le diesel, ne produit presque pas de soufre ni de particules fines… Mais sa production doit être encadrée pour éviter certaines dérives : en Allemagne, des milliers d’hectares de maïs ont été dédiés à la seule méthanisation. Officiellement, la France limite les cultures alimentaires ou énergétiques «dédiées» à 15 % du tonnage entrant dans un méthaniseur. «Sauf que la définition de ces cultures reste floue et qu’il n’y a pas de moyen de contrôle, s’inquiète Jacques Pasquier, de la Confédération paysanne. Le risque, surtout, est que la méthanisation serve de caution à l’industrialisation de l’agriculture et la renforce, que les agriculteurs ne soient plus que des producteurs d’énergie.»

Sans rejeter en bloc la méthanisation, ce syndicat agricole demande l’interdiction absolue de nourrir les méthaniseurs avec des cultures dédiées. Et recommande de privilégier les projets collectifs, de territoire, associant plusieurs agriculteurs ainsi que des entreprises et/ou collectivités locales qui apporteraient légumes avariés, déchets verts ou restes de cantines. Le tout sur une étendue limitée, pour éviter le transport de biomasse et de digestats sur de trop grandes distances. «Le secteur des transports, en particulier, a énormément besoin du gaz vert, souligne Adeline Mathien, de France Nature Environnement. Mais le recyclage des biodéchets pour la méthanisation ne doit pas nous affranchir d’éviter à tout prix le gaspillage alimentaire.»

Pour atteindre les 10 % de consommation de biométhane en 2030 fixés par l’Etat, il reste à lever des freins : frilosité des banques, complexité des autorisations administratives, acceptabilité locale des projets… Voyant pousser ces drôles de dômes, les riverains craignent souvent, à tort, les risques d’odeurs, de prolifération de mouches ou de rongeurs, et d’explosions.

Source de l’article Libération l Auteur Coralie Schaub l Le 21 Septembre 2017

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