La révolution du gaz vert a besoin des banquiers (Tribune Cédric de Saint-Jouan)

L'heure du gaz vert... La révolution du gaz vert a besoin des banquiers !

1176681_lheure-du-gaz-vert-144258-1_660x386pSi l’urgence d’agir face aux dérèglements climatiques ne fait plus débat, la filière du biométhane montre que, 15 ans après le lancement de l’éolien et 5 ans après celui du solaire photovoltaïque, des freins financiers retardent encore le décollage des énergies renouvelables.

Cette filière bénéficie d’un soutien tardif de l’état, mais qui semble indéfectible. En novembre 2011, sont annoncés par décret « l’obligation de raccordement au réseau de gaz » et « un tarif d’obligation d’achat sur le modèle de l’électricité renouvelable ». Des subventions pilotées par l’Ademe représentent fréquemment 10 à 15% du volume d’investissement. Parallèlement, la pression réglementaire s’accroit sur les industriels afin qu’ils trient leurs déchets organiques pour pouvoir les valoriser par méthanisation ou compostage. Enfin, les objectifs du biométhane affichés dans la loi sur la transition énergétique sont très ambitieux : 1% de la consommation nationale de gaz en 2020 et 10% en 2030.

De leur côté, collectivités territoriales et groupes industriels consommateurs de gaz, sont demandeurs : la ville de Strasbourg a signé un contrat avec Suez Environnement pour s’approvisionner en biométhane issu de boues d’épuration. Celle de Paris exige que les 900 bus de la RATP roulent au biométhane en 2025, contre 90 à ce jour. Les flottes de Carrefour et Ikea suivent la tendance.

Pour la société, les avantages s’accumulent : le gaz vert ou biométhane est une énergie stockable, non intermittente, produite en France, donc limitant les importations. Produit de manière délocalisée, l’injection de gaz naturel représente l’exemple type d’économie circulaire : les résidus agricoles et agro-industriels, au lieu d’être délaissés, sont traités de manière à en extraire le méthane, avant que le digestat, enrichi en matières organiques, soit épandu dans les champs et permette aux agriculteurs de limiter leur apport en engrais chimiques.

Si l’on compte uniquement 5 unités en service à fin 2014, aujourd’hui, 14 installations au total injectent 131 GWh/an soit la consommation de 13 000 foyers. Les premiers résultats se font sentir, mais la croissance reste modérée car une dernière brique fait défaut : le financement bancaire.

En effet, de nombreuses centrales de biogaz en cogénération électricité-chaleur aujourd’hui en service sont confrontées à des problèmes d’exploitation entraînant des cas de défauts bancaires. En cause la complexité et le temps nécessaire au développement des projets. En cause encore la difficulté à valoriser la chaleur produite lors de la cogénération et la faiblesse du tarif d’achat de l’électricité. Enfin la conception même des projets, visant résoudre des problématiques de déchets ou de débouchés agricoles, a parfois pris le pas sur l’objectif premier de produire une énergie rentable.

Échaudées par des échecs financiers issus d’une première vague de projets développés dans un contexte moins soutenu par les pouvoirs publiques et pilotés par des acteurs précurseurs mais insuffisamment structurés pour redresser la situation, les banques ont depuis le début d’année 2015 durci leurs conditions de crédit et demandent davantage de garanties aux emprunteurs. Certaines adoptent même une attitude attentiste, voire de blocage, provoquant un engorgement dans le traitement des dossiers, et mettant les projets en danger, la durée de validité des autorisations nécessaires à la construction étant limitée.

Nous sommes dans une situation paradoxale, où l’Etat a mis en place les outils nécessaires à l’émergence d’une filière industrielle de biométhane, où des entreprises ont suivi en investissant et sortant des projets, mais où le retrait quasi affiché des établissements bancaires douchés par des projets d’une autre génération de cogénération déficitaires, bloque le financement de nouveaux projets d’injection-gaz, et anéantit les chances d’émergence d’une véritable filière industrielle.

Rassurer les banques passe par l’augmentation de la durée d’achat de 15 à 20 ans, comme cela a été le cas pour l’éolien et le solaire en leurs début, ce qui permettra de prolonger l’amortissement de la dette si nécessaire. Cela passe également par la possibilité pour les projets d’injection de bénéficier des systèmes de garantie apportées par l’Europe (notamment du plan Junker) en considérant ces projets comme innovants. Enfin, dans un domaine qui reste extrêmement complexe, cela passe avant tout par la maîtrise technique des industriels du secteur.

Cédric de Saint-Jouan

Source de la Tribune Les Echos l Le 19 Novembre 2015

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